Référence : A1955-01
Lascaux ou la naissance de l'art
Auteur(s) : Georges Bataille - Skira - 1986
Une vision tout à fait particulière, philisophique, poétique et néanmoins scientifique des peintures de la grotte de Lascaux; 151p: 68 illustrations, 3 plans, 2 cartes; 28 cm. - ref Mattlet n° 82a, édition 1986 brochée. Bon état. -
Lascaux ou la naissance de l’art, que Bataille publie en 1955 aux éditions Skira, se présente comme un livre classique d’histoire de l’art ; il s’insère d’ailleurs dans une collection (« Les grands siècles de la peinture ») qui retrace l’histoire de l’art pictural. « L’art de la préhistoire » occupe évidemment une place à part dans la série : la première, celle du commencement. Les peintures de Lascaux, « ces signes qui naissent de l’émotion et s’adressent à elle »1 suscitent ainsi chez Bataille une interrogation primordiale — comment a pu s’instaurer cela, cette « communication », selon son terme, dont Lascaux représente, peut-être mythiquement, le « commencement ». « L’“homme de Lascaux”, écrit Bataille, créa de rien ce monde de l’art, où commence la communication des esprits »2. L’émotion esthétique, face à Lascaux, est redoublée dans la mesure où l’on aurait là affaire à l’origine de l’émotion esthétique ; elle se développe en une émotion anthropologique : ces peintures nous mettent en communication, en « amitié », dit aussi Bataille, avec l’homme le plus reculé, le premier homme peut-être à s’être reconnu comme tel en mettant à distance, par la représentation, l’animalité ; le premier, en tout cas, à nous avoir laissé le témoignage de sa « vie intérieure », et que nous « voyons » en quelque sorte sous nos yeux se détacher de l’animalité en la représentant. Lascaux marquerait la naissance simultanée, avant l’histoire (avant toute histoire écrite, dans la préhistoire), de l’art et de l’humanité. Telle est du moins la thèse de l’ouvrage, ou son projet : « montrer à quel point l’œuvre d’art [est] intimement liée à la formation de l’humanité », voir dans Lascaux le lieu de naissance de l’humanité « déliée ». Thèse massive, aussi discutable que l’est toute « anthropologie » en tant qu’elle repose sur une détermination de l’essence de l’homme, par un « partage » entre humanitas et animalitas qui relève d’une décision (métaphysique) autant — ou plus — que d’une observation. Par son intention même, le Lascaux de Bataille ne serait-il pas prisonnier d’un discours convenu, verrouillé, sur l’animalité et la différence anthropologique ? C’est là un soupçon qui pourrait se nourrir des considérations critiques que Jacques Derrida développa au cours de la journée sur « l’Histoire-Bataille », et dont nous tenterons ici de prendre la mesure.
2La thèse « anthropologique », ou l’interrogation sur l’origine de l’humanité, est cependant chez Bataille un aspect — un mode, peut-être — de la célébration de l’art préhistorique à laquelle il entend d’abord se vouer dans ce livre. « Il manque à ce lieu de notre naissance d’avoir été célébré comme il doit l’être »3, écrit Bataille en ouverture de sa description de la grotte, — et de regretter, à cet égard, la « pudeur » des préhistoriens. Ils ont découvert Lascaux mais ils n’ont pas su le célébrer. Leur pudeur les a retenus sur le seuil de ce domaine du sacré et du sexuel dont Lascaux relève profondément et qui en fait, pour Bataille, quelque chose comme la plus grande œuvre d’art, « le plus grand art » parce qu’il révèle l’essence de l’art, dans son lien originel avec la religion et le sexuel, avec le « religieux-sexuel », pourrait-on dire — ce que Bataille nomme parfois « l’érotisme religieux ». Mais la célébration est-elle un mode de l’écriture historique ?
3Cette fois, et dans les murs de l’École des chartes a fortiori, c’est l’historien scrupuleux et positif, aspirant à une certaine objectivité, qui pourrait dresser l’oreille avec quelque inquiétude. En effet, Bataille exalte en Lascaux un point-source, la création d’un monde (le monde de l’art) vue explicitement (comme l’indiquait une précédente citation : « l’homme de Lascaux créa de rien la communication des esprits ») comme creatio ex nihilo. Le livre ne sort-il pas ainsi de l’histoire pour donner lieu à une pensée de l’origine, du commencement absolu, avec tout ce que cela peut comporter de mythologique, de non-scientifique, de religieux, — de fait ce commencement est qualifié dès la première page de « miracle ». Mais c’est pour le rapprocher d’un autre « miracle » célébré, justement, par des historiens : le « miracle grec », auquel Bataille oppose, dès la première page, le « miracle de Lascaux ». Et ce qui passionne « historiquement » Bataille, à cet égard, c’est justement le déplacement, le recul de l’origine de l’art. On ne situe plus cette naissance dans l’histoire mais dans la préhistoire : l’art ne naît plus dans une histoire où l’homme s’est déjà assuré de son humanité, s’est déjà installé dans des cultures et des villes, s’est déjà donné à voir, « réfléchi » dans une variété de modes d’expression. Cette origine que l’art (occidental) s’est longtemps reconnue — la Grèce — était plus proche et familière parce que déjà « civilisée ». Or en reculant de la Grèce à la grotte (de Lascaux), l’art plonge dans « la nuit animale », et sa compréhension doit nécessairement s’en trouver modifiée.
4On l’accordera à Bataille.
5Mais on peut difficilement, à cet égard, éviter une question, ne serait-ce que par analogie avec ce « miracle grec » dont parle Bataille : depuis des décennies, le « miracle grec » célébré par Renan s’est quelque peu lézardé, au sens d’une civilisation à laquelle, par un large effet d’ethnocentrisme, on attribuait à peu près toutes les inventions capitales de l’humanité — l’art, donc, mais aussi la science, la politique, la démocratie, la rationalité... La recherche historique a fait valoir tous les héritages occultés, toutes les inventions antérieures, égyptiennes, babyloniennes, sumériennes, etc., dont la Grèce a hérité (et qu’elle a su admirablement faire fructifier, mais dont elle n’est pas la source première). On pourrait craindre, en lisant les premières pages du Lascaux, que Bataille ne fasse que déplacer vers Lascaux certaine célébration académique de la transcendance du « Beau » en son éclosion miraculeuse ; et ce mythe d’origine — Lascaux comme « naissance de l’art » — paraît d’autant plus fragile qu’on a découvert depuis, toute une série de sites et d’œuvres préhistoriques, notamment, en 1994, les magnifiques peintures de la grotte Chauvet, de quinze mille ans plus anciennes que celles de Lascaux..
Genre : livre ancien
Prix : 55.00 €
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